« Pas de pasteurs pour cette rage » est le titre du tract surréaliste daté du 5 mai 1968 et rédigé par Jean Schuster.

Qui songe alors encore à un groupe qui se remet difficilement de la mort d’André Breton, intervenue moins de deux ans plus tôt ? Le collectif des surréalistes conserve-t-il encore à cette date la moindre influence culturelle ou subversive ? Auprès de le jeunesse ? Ou seulement auprès de certains intellectuels marginaux comme Dionys Mascolo ou Maurice Blanchot ?

Et pourtant, tout se passe comme si l’événement 68 répondait aux attentes essentielles des surréalistes. Par delà les discours dogmatiques de tous ordres, n’en va-t-il pas alors d’un profond désir d’égalité et de réalisation de la triple aspiration à  « transformer le monde » (Marx),« changer la vie » (Rimbaud) et « refaire l’entendement humain » (Fourier) ?

Dans le prolongement des combats anti-autoritaires et anti-colonialistes menés tout au long des années 60, le moment 68 constitue en termes dialectiques une confrontation attendue avec le négatif de l’état de fait, désormais entré en crise. Se pose alors la question récurrente du rôle du poète, de l’intellectuel dans le mouvement révolutionnaire. Comment y répondent les surréalistes tant pratiquement que théoriquement ? Dans quelle mesure parviennent-ils à se placer à la hauteur de l’événement nouveau dont « l’épicentre » se situe en mai-juin 68 ?

Peu après les soulèvements, la passion de l’ouverture qui a animé le groupe depuis 1924 ne trouve plus à se renouveler, alors que s’effondrent les espoirs d’émancipation  portés par Cuba ou Prague.

En suivant l’enseignement des nombreux fonds d’archives surréalistes conservées à  l’Imec, je montrerai dans quelle mesure 68 constitue le point d’accomplissement et de rupture de l’histoire du mouvement  à Paris.

Jérôme Duwa

Docteur en histoire de l’art contemporain et chercheur associé à l’Imec pour le traitement de plusieurs fonds d’archives surréalistes : Philippe Audoin, Jean-Louis Bédouin, Claude Courtot, José Pierre, Alain Jouffroy, Gérard Legrand et Jean Schuster.

Principales publications relatives au surréalisme :

  • (éd.)Jean Schuster, Une île à trois coups d’aile, Préface de Claude Courtot, Le Cherche midi éditeur, 2007.
  • 1968 année surréaliste. Cuba, Prague, Paris, Imec éditeur, 2008.
  • Surréalistes et situationnistes : vies parallèles, Préface de  Christophe Bourseiller, Dilecta, 2008.
  • Les Batailles de Jean Schuster : défense et illustration du surréalisme,1947-1969, Préface de Claude Courtot, L’Harmattan, 2015.
  • (éd.)Robert Lebel, Le Surréalisme comme essuie-glace, 1943-1984, Mamco, 2016, t.1.
  • (éd.) Benjamin Péret, Les Arts primitifs et populaires du Brésil, Éditions du Sandre, 2017.